mercredi 11 mai 2011

Des murs invisibles vous bloquent. Vous n'êtes peut-être pas là où vous pensiez être.

Mon nom ne vous dirait pas grand-chose, et je viens de toute façon d'un monde où l'on se définit par ses actes.
Je crois être sur le point de mettre ma vie en grand danger et à ce titre je vous rédige de quoi éventuellement poursuivre ce que j'ai entrepris ces derniers jours.

Pour me présenter, je vais vous donner des éléments que vous n'allez pas immédiatement comprendre, ou à tout le moins estimer sérieux ; ainsi je ne vous demande pas de comprendre et d'anticiper ainsi le fil logique de mon récit mais d'admettre.

Je suis un ancien personnage de jeu vidéo ; il est peu probable que vous me connaissiez, même s'il s'agit de votre hobby d’élection. Je pilotais un vaisseau dans un jeu nommé Phalanx, un shoot'em up de la grande époque tout à fait banal si ce n'est pour la couverture décalée de son emballage destiné à la commercialisation et la distribution. J'en ai un peu honte car je garde une certaine fierté de ma mission alors je n'en parlerais pas, sachez simplement qu'elle est suffisamment décalée pour que je me retrouve régulièrement dans des classements cocasses et avoir un certain prix sur le marché de la spéculation de collection. Quelque soit l'as du marketing un peu fou pour avoir eu cette idée, je l'ignore mais je le bénis : il m'a extrait de la masse oubliée des pilotes de shoot'em up, qui geignent au fond des bistros de province comme autant de biographies de soldats des guerres passées pourrissent non lu sur les étagères, et m'a accordé un certain statut.

Effectivement, arrive un temps où l'on prend sa retraite. Après avoir encore et encore vécu les déclinaisons de la mort et de la victoire sur le rail d'une vie monotone, on perd consistance, on devient éthéré, et un jour vient où la société vient s'occuper de vous. Vous percevez un pourcentage négocié sur le chiffre d'affaire généré par votre production (en général 1% à 2% - une allocation forfaitaire est décidée pour les jeux gratuits), enfin, tout du moins si vous êtes un avatar du joueur plus de 80% du temps. Mes malheureux adversaires ou alliés, figurants obscurs du théâtre de l'action vidéoludique, ont une rente minuscule qu'ils doivent combler par un travail harassant et pas vraiment folichon.

Les héros comme moi peuvent enfin se la couler douce, mais comme j'étais en forme, j'ai postulé à une fonction de police de proximité. J'ai un bureau minuscule, une paie pas plus grande, j'ai pas vraiment le droit de parler à mes collègues (ma nature n'est pas secrète, mais c'est pénible d'expliquer des heures la même chose), mais j'ai le sens du devoir et une mission très sympathique : on m'a alloué un quartier, le 5ème arrondissement de Paris, l'un des plus beaux soit-dit en passant, et je dois faire une tournée quotidienne des anciens personnages de jeux vidéo qui ont également choisi de vivre ici. J'aime bien ce métier un peu bonhomme, protecteur, où il faut s'assurer que tout aille bien sans tuer ni blesser, marchant paisiblement à l'ombre de palais séculaires plutôt que coincé dans une cabine de métal surchauffée de moteurs vrombissants et de lasers éblouissants.

C'est moins un job de flic que de médecin, en fait. Pas mal de types ici souffrent du syndrome de la guerre du Vietnam. Vous prenez un type normal, de bonne volonté, vous lui demander de tuer en masse non stop pendant des années (fut-ce d'innomables aliens dévoués à la destruction de la race humaine) et puis un jour, on vous dit, allez, repos, prenez une tisane et regardez la télé, ce soir y a questions pour un champion. Pas mal de gens tout à fait solides deviennent cinglés en quelques jours. Tous les deux jours, je vois une célébrité, vous devez la connaître, Lara Croft. Elle a un espèce de loft luxueux rue Rollin, une piaule incroyable. Au fil des itérations de ses aventures, ses avatars ont consécutivement pris leur retraite, moi je crois que c'est celle du 2, il paraît que c'est l'un des meilleurs. Mais là c'est la déchéance. Elle est devenue alcoolique. A chaque fois que je vais la voir, c'est la roulette : soit elle me balance des trucs à la tête en me vomissant des injures ordurières, soit elle tente de me séduire. En fait, c'est mon plus gros problème : les voisins portent régulièrement plainte à cause de ses sanglots hurlés ou de ses divers actes de vandalisme, et forcément, c'est moi qui m'y colle.

On s'est un peu liés elle et moi, comme une fille handicapée et son infirmier. Je lui ai proposé un jour un petit trek aventure, en Indonésie ou autre, histoire de retrouver les bons moments d'antan. Elle s'est comme figée, et j'ai vu un instant dans ses yeux la flamme qui devait l'habiter autrefois, j'ai même vu ses muscles se bander, en fait, dans un instant magique, je l'ai vu elle, l'aventurière invincible, dans son aura divine. Et un instant après, elle s'est éteinte à nouveau et m'a dit non, elle en a même pleuré, d'une tristesse résignée.

C'est le paradoxe de nous autres, retraités de l'aventure. Ca nous manque, mais, ce n'est plus vraiment notre histoire. C'est étrange, pensais-je alors. Comment peut-on changer autant ?

Je m'occupe d'un autre type, Georges Stobbard, ou Stobbart, peu importe. Un américain d'un jeu point'nclick de la grande époque, donc pas vraiment friqué mais jouissant d'une bonne notoriété. Il a débarqué ici il y a quelques jours, complètement déboussolé. Il a choisi Paris pour raisons de coeur je crois. Il pourrait se payer plus, mais il s'est pris un petit studio rue du pot de fer. Il est en période de transition, et ne sait pas trop comment gérer son statut. Il passe sa journée à lire et à regarder mélancoliquement par la fenêtre. Je lui ai installé internet, mais ca ne lui dit rien. Je suis assez inquiet car s'il se jette par la fenêtre, ca va être pour ma pomme. En ce moment, le soir, je joue à son jeu pour mieux cerner sa personnalité.

L'un dans l'autre, on a tous de la chance, je veux dire, on tient la route, on a eu une belle vie. On n'est pas trop buggés. Les aléas, économiques notamment, poussent parfois certains éditeurs à vite vite vite sortir un jeu, et résultat, une ligne de code de travers, un artefact mal testé, et on se traîne un handicap à vie. Parfois, assis sur le banc du square Paul Langevin, je regarde les enfants jouer et je me demande si Dieu n'a pas été un jour lui aussi un éditeur de jeu pressé, et malgré l'amour qu'il a mis dans la réalisation de l'univers et de l'humanité, il n'a pas, pour des raisons économiques, laisser passer ces petites imperfections étranges : appendice, schizophrénie, injustice, cancer...j'espère en tout cas qu'il a réussi avec tout ca à gagner suffisamment d'argent et être en train actuellement de concevoir un jeu encore meilleur.

Il s'est passé un truc étrange l'autre jour. Un type est tombé raide mort. Il vivait dans une mansarde rue Serpente. Bob Sprite, je crois, inconnu en ce qui me concerne, mais vu son âge, ca devait être un de ses mecs des jeux des années 80's, où tout était possible. Par exemple tomber raide mort et game over. Les pompiers avaient appelé la police, qui m'avait délégué, forcément, mais il y avait pas grand chose à faire. Dans le monde des atomes et des chromosomes, tout se transforme, rien n'est figé dans le monolithisme numérique de nos identités passées.

Alors que les gens se dispersaient, il y a un bonhomme qui est resté sur les lieux. Impossible de le louper, ce type : loden noir col relevé, costume noir, parapluie noir, fedora noir, et, cerise du weirdo sur le gâteau du sinistre, un voile noir piqué sur son chapeau masquant son visage. Il n'y a pas de "truc" pour sentir si un type que vous croisez est lui aussi un ancien du jeu vidéo. Mais je sentais au travers du voile le poids de son regard. Il s'approcha à longues enjambées, la pointe en argent massif de son parapluie claquant sur le sol. Il me déclara :

- "Je sais pourquoi cet homme est mort."
- "J'espère que vous allez pas me dire que c'est vous", que je lui ai répondu.

Oui, il y avait des personnalités particulières du monde du jeu, assassins, tueurs, dérangés. Mais en général le passage dans la vie réelle atténuait leur personnalité, les rendaient mous et désespérés. Il n'y avait pas, à ma connaissance, et - cette pensée était angoissante - jusqu'à présent, de cas recensés de meurtres issus d'anciens héros de jeu vidéo.

- "Bob Sprite ", poursuivit l'homme en noir, "a, sur mon invitation, et par défi, tenté d'aller au bout de cette rue. "

Il indiqua longuement, et dans un silence qu'il croyait peut-être significatif, le bout de la rue. Je remontais ma ceinture au dessus de mon petit ventre de retraité pour garder ma contenance.

- "Va falloir être plus clair, monsieur. "
- "Question : qu'il y a t-il au bout de la rue ?"
- "Une autre rue."
- "Intéressant. Un autre arrondissement, en fait. Si vous y alliez ?"

Je tendis le regard vers le bout de la rue. Elle ondulait dans une dernière chicane, et dans le soir tombant, quelques voitures passaient régulièrement. Les ombres des immeubles projetaient des entrelacs d'ombres réguliers. Un instant je considérais le fait d'aller voir, mais je me ravisais.

- "Perte de temps. Bonne soirée Monsieur. "

Il serra soudainement de sa main gantée de noir mon bras - c'était presque douloureux, mais nul objet de violence, plutôt de désespoir.

-"Vous n'avez pas envie d'aller au bout de cette rue. Pourquoi ? Vous êtes à Paris. Etes vous déjà allé voir la Tour Eiffel ? Avez-vous déjà mis un pied hors de votre quartier ? Je sais que non. Et pourquoi ? Parce que vous n'en avez pas envie. "

Il me lâcha et commençait à m'embarrasser. Je considérais l'idée, pour la première fois de ma carrière, de ramener un type au poste. Il poursuivit, tournant autour de moi comme un Zébulon glauque.

- "Admettons que je vous blesse suffisamment dans votre fierté pour surmonter ce non-désir d'aller plus loin. Vous allez faire un pas dans cette direction, et la peur va étreindre votre coeur. Admettons que vous surmontiez cette peur. Que se passera-t-il ? Que se passera-t-il ?"

Il pointait de son parapluie l'endroit où gisait il y a quelques minutes le corps sans vie de Bob Sprite.

- "Bob Sprite le sait maintenant."

Je regardais avec défi le bout de la rue, et avec colère mon obscur interlocuteur. Je fis un pas dans la rue, et une profonde lassitude pénétra mon coeur. J'étais à la fois dans la torpeur cotoneuse et rassurante de savoir que je n'irais pas plus loin, et dans le sentiment diffus d'une impuissance que j'arrivais mal à cerner.
L'homme en noir s'approchait. Je pus presque, me semble-t-il, alors qu'il approchait son visage du mien, distinguer au travers de la fabrique du voile quelques traits de son visage. Il murmura :

-"Nous sommes cernés de murs invisibles. Cela ne peut signifier qu'une chose. " Et, encore plus bas, si bas que je crus qu'il s'agit alors d'une pensée contenue dans un souffle : "Ceci n'est pas la réalité. Nous sommes dans un autre jeu. "

Il reprit sa stature haute, appuyé dignement sur son parapluie, très aristocrate.

" Un jeu dont l'objectif est d'en décrypter les règles. Dans notre petite prison, nous ne manquerons pas de nous croiser à nouveau."

Je passais les jours suivants à m'abstraire dans le travail. Je lisais et mettais au point des rapports que jamais je n'aurais daigné regarder, juste pour ne pas penser. Mais bien évidemment, j'y pensais. Tout s'expliquait. Lara qui ne voulait pas retourner à l'aventure, ne fut-ce que pour un voyage exotique. Le feu dans notre coeur à tous qui s'éteignait à chaque perspective d'action.

Je ne pouvais accepter l'idée que je sois, que nous soyons, ainsi prisonniers de rails comme nous l'étions autrefois dans les jeux. Je philosophais en pensant que tout homme est prisonnier de sa vision mesquine du monde, de ses capacités intellectuelles à le comprendre. De ses émotions, parfois, ou des concepts étranges de l'honneur et de la loyauté, de la jalousie ou de la cupidité.

Ces déficiences en capacité de liberté étaient aussi les "murs invisibles" que le créateur du jeu qu'est la vie avait instauré chez les hommes pour qu'ils puissent suivre
le cheminement ludique ainsi scénarisé. Pour les hommes aussi la vie était ce jeu dont l'objectif était d'en décrypter les règles.

Je pensais à cela mélancoliquement, appuyé sur le mur rue Serpente, observant le commun du monde aller et venir d'un arrondissement à l'autre.

Mais moi, je n'accepte pas cette idée. Tout comme les hommes savent dompter leur jalousie ou leur cupidité, ou travailler laborieusement pour développer leur génie et repousser les limites des murs invisibles du savoir, moi je ne me laisserais pas enfermer !

Demain à l'aube j'irai rue Serpente, tout au bout. Je repousserai le mur invisible. Et je serai véritablement libre.

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