mercredi 14 septembre 2011

On change de Bureau - Une petite histoire

Quand j'ai des soucis professionnels, comme c'est le cas en ce moment, des histoires viennent me hanter.
Je partage celle-ci avec vous aujourd'hui.
Bonne lecture.


On change de Bureau


Vers l'âge de cinq ans, j'étais présent à l'enterrement de mon grand-père, un homme bon, et je m'y suis ennuyé. 

Mes parents, qui dans les cinq années de ma vie ne m'avaient jamais vu ni rire ni pleurer, m'ont emmené voir un psychologue et celui-ci a rapidement conclu, à raison, que je souffrais d'une forme de psychopathie : si je pouvais intellectuellement comprendre les sentiments, je ne pouvais pas les ressentir. Il a longtemps par la suite tenté de comprendre quel évènement de ma vie passée m'avait rendu différent, sans succès, et j'ai longtemps cru, si la question avait une quelconque importance, que j'étais né ainsi.

Pour ceux qui me plaignent, sachez que je suis plus libre que vous, que j'ai plus d'options que vous. Mon champ d'action est si grand qu'il en est grisant et que je dois faire attention de ne pas trébucher. Dans la culture populaire, on associe souvent les psychopathes avec des meurtriers qui tuent à l'arme blanche. C'est vrai que, et notamment lorsque j'étais adolescent, lorsqu'un obstacle humain se dressait devant moi, la seule raison de ne pas mettre fin à ses jours se situait dans la somme de complications postérieures que je pouvais anticiper. Pour dire les choses avec vérité et un cynisme qui nous est propre, si nous ne tuons pas, c'est par fainéantise. Il est curieux d'ailleurs comme les notions de bien et de mal n'existent pas et sont en chacun de nous comme l'équilibre de nos émotions. On apprend aux chiens à pisser dans le caniveau en criant, par des démonstrations et des ordres, et bien l'humain s'éloigne de ce qu'il définit comme le mal par l'interprétation sociale de ses émotions.

Sans éprouver d'amour, de peur ou de haine, je ne suis toutefois pas dénué de curiosité, de respect et je sais ressentir la tension sexuelle. 

A treize ans, un temps infernal m'a fait me retrancher chez un voisin dont le fils était dans la même classe que moi. Il n'y avait pas de lit disponible alors on avait étendu pour moi dans le salon, sur un parquet qui sentait le bois, aux lattes de noyer espacées de rainures larges, un plaid marron empreint de naphtaline. Dans un clac caractéristique, on avait éteint la lumière, et cette nuit-là, pour la première fois, quelque chose s'est immolé en moi. Le fait d'être chez un autre, dans cette maison nouvelle, inconnue, aux meubles et aux senteurs frappés d'une histoire inconnue, a éveillé en moi un émoi d'ordre sexuel. Qui ne m'a, par la suite, jamais quitté.

J'ai un "bon ami" qui est fétichiste des talons hauts. J'aime l'expression "bon ami" qui signifie tant pour vous et rien pour moi. Toujours est-il qu'il rencontre des femmes, il les aime comme il peut aimer un ami ou un bon livre, mais l'ensemble de son être est focalisé sur un instant précis, sur les talons hauts, bien sûr, mais selon un certain rituel, certains contextes, et la situation devient très complexe puisque s'il mettait en scène ce fantasme, celui-ci perdrait son caractère fortuit, son caractère extérieur à lui-même qui en fait sa pureté. Donc, ce bon ami, entre le moment où il rencontre une femme (et c'est pas toujours facile...) et le moment où l'objet de sa tension sexuelle se réalise peut se passer des jours, des années, parfois cela n'arrive jamais. Je parle souvent avec lui de savoir qui de nous deux a le plus de difficulté à atteindre son objectif sexuel. Pour moi, ce n'est pas facile non plus. Pour moi, la vie commence quand je quitte le lit de celle qui m'a invité, et que je vais dans son salon, et que je m'allonge sur le sol, et que je fais corps avec ce sol, ce plafond, ces murs, ce silence, cette nuit, ces odeurs, cette présence invisible. 

J'ai appris à bien faire jouir les femmes, et ce avec d'autant plus de talent que je n'avais aucun intérêt dans ma propre jouissance sexuelle pendant le coït. J'ai appris à attirer leur attention, et aussi à rompre de façon nette les relations, ce qui arrivait dès que mon fantasme avait été réalisé. J'ai appris à faire la relation entre une femme et son appartement ou sa maison, afin de vivre des expériences nouvelles. Je n'aime pas trop les femmes de complexion sombre, ou avec des cheveux longs, car elles ont tendance à surcharger leurs intérieurs de bibelots. Je n'aime pas les filles trop minces, qui vivent dans des endroits froids, bas de plafond, avec des pièces en trop. Je n'aime pas les filles sales, qui vivent dans des endroits sales. J'aime les filles aux yeux tristes.

J'ai trouvé rapidement le job idéal. J'aurais tout pu faire, ayant un très bon esprit analytique, mais me voilà, poussé par mes pulsions, agent du cadastre. Je sais ouvrir toutes les serrures, et j'en ai le droit. Je mesure l'intérieur des maisons, je fais des relevés, des expertises. Mon travail me comble. J'ai un chez moi où je dors à même le sol, mes costumes sur un porte-manteau et c'est tout. Mais la nuit tombée, généralement, je vais dormir dans l'un de ces lieux vides qui appartiennent à la mairie de Paris, un immeuble de banlieue ou un hôpital désaffecté, et je laisse la nuit et le lieu me recouvrir et me bercer.

Il y a quelques temps, des rumeurs couraient comme quoi le personnel allait être réduit à cause d'une fusion avec les services des OPHLM. J'avais commencé à réfléchir sur comment rester à mon poste qui m'était si cher et je m'étais résolu à étudier la botanique, au niveau des poisons notamment. Dans le jardin privé d'une sorte de villa folle en plein coeur de Paris, réservée à des Sénateurs ou plénipotentiaires de passage, j'avais détecté une plante exotique riche en alcaloïdes qui serait parfaite pour mes affaires. Néanmoins, je n'eus pas l'occasion de passer à l'acte.

On vient me chercher un jour que j'arrive et on me déclare que je change de bureau, avec cet air gêné qui annonce la fin d'une collaboration. Un concierge m'accompagne dans un bâtiment voisin, on descend au sous-sol, à coté d'une chaufferie, un couloir de ciment avec des néons grésillants. Une série de bureaux tristes. Déjà, une collaboratrice se plaignait, furieuse, de l'insalubrité des lieux en hurlant sur le responsable du bâtiment. Le concierge ouvre la porte de mon bureau. Il me dit, géné, qu'il appartenait autrefois à un type chouette. 

Je le trouve super, moi, ce bureau.

Les murs sont peints de gris, juste une table, une chaise d'école et un casier de métal. Et un crochet au plafond. Le crochet m'intrigue, je le caresse, le bras levé. Le concierge me dit que c'était un agent du cadastre ici aussi, il s'occupait des squats. J'ouvre le casier, des vieux dossiers dont la poussière m'arrache des larmes, mais...des dossiers fascinants. Des immeubles à l'abandon en périphérie de la capitale. Dans le dernier casier, tout au fond, je trouve une série de six dossiers reliés entre eux, cachés. Le fait qu'ils soient ainsi cachés m'excite. Le fait qu'une personne travaillait ici, dans cet environnement, m'excite. 

Une petite fenêtre, près du plafond, donne sur le bas de la rue et apporte quelque lumière...mais elle est partiellement obstruée par une photographie. Je la saisis. Elle représentait Rio de Janeiro, façon carte postale. Cela me fit comme un coup au coeur, ou dans l'estomac. Je me tenais, tremblant, contre le mur, et celui qui m'accompagnait me soutint, pensant que j'accusais un choc moral violent. Je ne l'écoutais même pas tant mes oreilles bourdonnaient. 

Je n'étais jamais allé à l'étranger, mais, je me souvins alors de cette fameuse nuit qui déclencha tout, alors que j'avais treize ans, celle qui décida vers quoi mon âme et mon destin tout entier seraient tournés. 

Cette nuit-là, j'avais rêvé d'une maison étrange située dans les contreforts des collines de Rio de Janeiro.

1 commentaire:

Merci de lire mon blog