mardi 25 octobre 2011

Pourquoi Mother s'appelle Mother - et quelques histoires d'orphelins, de tempêtes et de guerres

Les séries de manga les plus vendues au monde sont respectivement One Piece et Naruto. Si comme moi vous n'aimez pas Naruto, vous pouvez d'ailleurs écrire narouto ou même mieux à la Valérie Damidot : norauto. Quand on dit "les plus vendues", on parle de millions d'exemplaires par volume (Naruto en comporte à ce jour plus de 50), ce qui correspond à un chiffre d'affaire hors norme dans le monde de l'édition.


En plus ils mangent comme quatre ces morveux

Ces séries très populaires sont du genre shônen. Je ne vais pas disserter sur les caractéristiques de cette "littérature pour garçons", il doit exister un labyrinthe de thèses de doctorants sur le sujet (la maladie française : on analyse ce qu'on laisse le reste du monde faire) pour me concentrer sur un seul aspect : la relation au père.



La France qui gagne


Les héros de ces séries, de jeunes garçons, n'ont pas de père. Ou leur père est absent. Ou ils sont orphelins. Dans Naruto, il est mort. Dans One Piece, il est mort. Dans Hikaru No Go, série qui se veut relativement réaliste, le père est au travail et n'apparaît sur aucune des images des 18 volumes. Même chose dans Beck ou Bakuman, toujours dans un contexte réaliste. Dans Keikaishi, le père est présent mais porte les attributs d'une mère au foyer (tablier...).


Tu seras un homme mon fils

L’intérêt dramatique est double : premièrement, le lecteur jeune garçon lui-même peut s'identifier au héros par son jeune âge mais le héros, dépourvu de père, se trouve confronté à des responsabilités et des aventures habituellement réservées aux adultes. C'est tout le concept du récit d'initiation propre à ce genre. Ensuite, il est hélas le reflet d'une triste réalité : les pères japonais honorables sont plutôt absents du foyer et se livrent corps et âme à leur activité professionnelle.

Cette absence du père se retrouve également dans les jeux vidéo japonais : j'aurais beaucoup de mal à vous citer un seul jeu où le héros ait un père encore en vie. Les grands classiques des jeux à narration : Final Fantasy, Chrono Trigger, Kingdom Hearts...ont des héros orphelins.


Dans FFX, le héros hait un père invisible, celui-ci
ne lui ayant pas appris le bon goût vestimentaire.

Si le père est physiquement absent, sa présence exigeante, demandant le dépassement de soi, façon high expectations asian father, est une dynamique fondamentale de l'histoire. Dépourvu de père, le héros veut être digne de son souvenir, par exemple. Il veut aller dans ses traces, s'adapter au modèle tout en trouvant son style, et idéalement le dépasser. Tous les fils sont destinés à dépasser leurs pères, et en faisant de ceux-ci des personnes décédées, on évite une certaine forme d'humiliation (que l'on retrouve à la fin surprenante, par exemple, de Etoiles Garde à Vous de Heinlein, où le père est un soldat d'escouade dirigée par le fils).


Pression

En ceci les jeux vidéo de type Final Fantasy ont un aspect sympathique : ils sont comme le père racontant une histoire à son fils pour qu'il s'endorme ; mais comme c'est le père qui raconte, il y a des batailles, des épreuves, des difficultés, un final explosif, des récompenses parfois amères, puisque finalement, que vaut la vie quand on ne peut pas être présent pour raconter une histoire à son fils ?

Penchons nous à présent sur le jeu Earthbound. Earthbound est un jeu de la licence Mother (c'est Mother 2, qui suivait Mother et qui précède, avec une logique implacable, le récent Mother 3. J'aime quand les choses sont logiques.). Le titre a un rapport lointain avec l'histoire : peut-être le Mother-ship du boss de fin où la confuse storyline dans lequel le méchant-c'est-en-fait-ton-père-mais-on-le-saura-jamais-hi-hi-hi-le-chien-a-mangé-le-scénario.


Eartbound en un screen

La license Mother se nomme ainsi en tant que déclaration d'intention de conception du jeu. Shigesato Itoi voulait en créant Mother s'opposer aux licences de type Dragon Quest et créer un jeu de "douceur maternelle" tout en conservant une ambiance épique. Mother est en fait le jeu vidéo représentant une mère racontant une histoire à son fils pour qu'il s'endorme. Elle sait ce qu'il plaît à son fils (des aliens, des batailles, des pays étranges), mais elle va le raconter comme une mère à son fils.


Mother 3 en un screen

Nous avons donc une série de trois jeux, notamment le 2 et le 3, tout à fait atypiques dans leur traitement détaillé, et d'un charme unique. Il s'agit très probablement d'un des tous meilleurs jeux de l'histoire des jeux vidéo, et je ne vous encourage pas à y jouer immédiatement, car vous y viendrez fatalement. Il est probable également que ce jeu marque un tournant dans la narration telle qu'elle nous vient du Japon, nous allons voir cela plus tard.

Dans Mother 2, nous avons des ennemis d'une tendre absurdité, comme une Tasse de café trop chaud qui se renverse sur vous, la 3ème Taupe la plus puissante du monde, une virée dans la cabine d'un groupe de blues, des créatures timides qui n'osent vous parler, deux pauses de dix minutes conçues pour vous préparer un chocolat chaud, et un boss final qui meurt terrassé par l'amour et la foi que tous, y compris vous, portez en vous-même.


Et les maisons hantées ont des fantômes dandy 

Dans la liste des shônen développées plus haut, j'ai omis une oeuvre singulière : Hunter X Hunter. Hunter X Hunter est la meilleure chose qui soit arrivée au monde en terme d'histoire et de narration, vous y viendrez un jour.

Et puis y a du ballon prisonnier, donc j'adore forcément

Le traitement de la place du père Hunter X Hunter est singulière. Nous avons deux jeunes garçons héros, le premier cherche son père, le second cherche un peu à le fuir...Mais ces pères sont présents, ils ont de l'amour sincère pour leurs fils, des attentes aussi.  Ils sont puissants sans être invincibles, et ont mieux à faire que de s'occuper de leurs enfants. Mais surtout leurs chemins vont se croiser, ils vont se parler comme entre gens normaux (et non pas de maître à disciple, et non pas de Dieu à mortel), ils vont même plaisanter. Ces pères expliquent qu'il y a des choses dangereuses en ce monde, plus puissantes qu'eux. Qu'il ne faut jamais être aveuglé par la relation au père. Le père du héros va apprendre que l'important, ce n'est pas de le poursuivre : c'est de s'amuser avec la vie.


Killua et son père, une chouette histoire de confiance


Le père de Gon affirme sa foi totale en son fils

Malraux disait de la Bhagavad Gita qu'il pouvait l'ouvrir à n'importe quel endroit pour y trouver la paix. Personnellement, je peux ouvrir n'importe quel volume de Hunter X Hunter, à n'importe quelle page pour y trouver l'illumination. Pour le modeste raconteur d'histoire que je suis, cette oeuvre place la barre si haut que je n'arrive même pas à la voir. Au moins j'ai un objectif...

Il existe des pivots essentiels dans la représentation de la réalité par les hommes. Aussi petit de taille et modeste soit La Tempête de Giorgione, les gens vont à Venise dans l'espoir de ne voir que lui, parce qu'il a marqué un tournant dans cette voie ; quand dans l’Iliade on voit de façon extrêmement subtile l'intégration du suicide comme moyen de rédemption de l'âme, on sait qu'il s'agit d'un ajout oriental qui va ensuite marquer l'ensemble de la civilisation européenne. Je trouve le fait d'assister aux premières étincelles du génie absolument excitant, même avec 4 000 ans de retard ! Avec cette altération ponctuelle de la relation au père dans Mother ou HxH, n'est-on pas en train d'admirer les étincelles d'un feu génial dans ces histoires fascinantes venues du Japon ? Saurons-nous en tirer les enseignements pour que nous progressions aussi de notre coté ? Quelles perspectives formidables !

3 commentaires:

  1. Très bon article, comme d'habitude, mais je voulais juste signaler que le coup du père absent/mort n'est pas spécifique à la culture japonaise. SPider Man, Jésus et Luke Skywalker n'ont pas de père, en pratique (même si, spoiler alert, certains le retrouvent). Je me rappelle qu'il y a tout un chapitre consacré aux papa dans le Hero With A Thousand Faces de Joseph Campbell. En gros, si je me rappelle bien, le héros ne peut avoir de père, ou il doit le perdre en route (qu'il soit emporté par la mort ou le côté obscur) pour pouvoir devenir lui même le papa. On retrouve ça dans un peu tous les mythes du héros dont les shonen mangas sont une des plus pures illustrations (cf le "grand père" mort de Sangoku).

    Du coup en général, dans ces mythes, la femme qu'elle soit mère ou putain représente en général la tentation de se laisser aller à la paresse/sécurité plutôt que de partir dans le grand monde risquer sa peau en chassant ou en tuant les dieux. Pas sur que cette représentation du monde soit aussi adaptée à la vie 'aujourd'hui qu'à la grande époque du chasseur cueilleur, mais elle n'est pas inneficace non plus, puisqu'elle reste largement implanté dans nos esprits et que le monde moderne tourne quand même. Je ne demande qu'à voir les résultats d'une tentative de supplanter cette histoire au Japon et ailleurs (réfléchissons tous ensemble et je suis certain qu'on trouvera des exemples occidentaux).


    2goldfish

    RépondreSupprimer
  2. Merci boumbox / 2goldfish / Mordogoth pour ton commentaire.

    C'est vrai que Batman et Superman par exemple n'ont pas de parents. Mais ils sont quand même un peu présents, ils sont même l'acte fondateur de la raison d'être de Batman, par exemple. Superman est vraiment beaucoup aimé, de même que Spiderman avec Tante May.

    Ce qui est choquant dans les shonen et les JV japonais, c'est que le père est nié absolument.

    Je ne connaissais pas J. Campbell, merci de ton commentaire, je suis certain que cela va m'intéresser.

    FT

    RépondreSupprimer
  3. Juste un commentaire qui sert pas à grand chose. Vu la rigueur scientifique de tes écrits il est bizarre que tu ne prennes pas le temps de vérifier. Si le père est mort, la figure paternel est bien présente chez les personnages de manga. Le Père, au sens psychologique du terme, lui est toujours présent dans les mangas et toutes les oeuvres que tu cites.
    Le père de Luffy est Dragon et il n'est pas mort mais absent. Le père de Naruto est présent à l'intérieur de lui et accesoirement le Yondaime Hokage c'est pas rien non plus. Le "Père" du premier pourrait s'apparenter à Garp ou Shanks qui prennent le héros sous son aile en le protégeant et l'accompagnant comme substitut paternel. Idem pour Naruto qui y retrouve en la personne de ses différents mentors la figure du père. Dire que le père est mort ou absent est un raccourci trop facile surtout pour toi qui écrit si bien.
    C'était l'avis d'un simple blogueur à 4h du mat désolé pour le manque de rigueur et ma failbe argumentation ne me blâmais pas pour ça.

    RépondreSupprimer

Merci de lire mon blog