vendredi 4 novembre 2011

Nouvelle SF - Solitude

Voilà une petite nouvelle de SF. Bonne lecture et merci de votre intérêt.

Solitude

Dans le courant du 21ème siècle, des observateurs découvrirent dans le nuage d'Oort, c'est à dire cette zone mystérieuse et lointaine composée de milliards de comètes gravitant autour de notre soleil, un objet rayonnant dans le spectre entier des longueurs d'ondes ; une balise en quelque sorte, dont les caractéristiques mille fois analysées ne donnaient que sur une seule conclusion : cette source était d'origine extra-terrestre. Un faisceau de sondes, puis une mission habitée, furent lancées vers l'objet. Effectivement, le long voyage des sondes, bien au-delà de la lointaine Neptune, n'était pas assuré : les sondes Pioneer avaient inexpliquablement décru en vitesse dans précisément les régions où se trouvait l'objet et on admettait l'hypothèse qu'une glu cosmique aurait peut-être ralenti la prise de contact d'une génération, perspective insupportable pour les impatients habitants de la planète Terre. Aiguillonnés par la la promesse inespérée de rencontrer enfin notre voisin galactique, des trouvailles merveilleuses furent mises au point, et un navire spatial fut assemblé, un équipage enthousiaste rassemblé, enthousiaste certes, mais néanmoins lucide sur le caractère vraisemblablement suicidaire d'une mission sans retour.

Cette mission fut frappée d'une série d'infortunes. Le responsable de la maintenance des machines se fit renverser, dix jours avant le départ, par un camion de transport. Un remplaçant avait été prévu, mais celui-ci contracta cinq jours avant le jour J une grippe de tous les diables ; la fenêtre d'envol devait être respectée, et un troisième spécialiste avait été entraîné de longue date pour cette éventualité. Quand, treize heures avant l'envol, celui-ci s'étouffa lors de son dernier repas terrien, la tension fut extrême. Coïncidences ou malédiction, peu importait, il fallait un remplaçant. On alla chercher loin en Europe dans un avion supersonique un ultime candidat, un homme à l'intelligence vive, aiguisée par une vie d'amertume, mis de coté lors des sélections pour une certaine inclinaison au cynisme et à la misanthropie - il y a mieux pour représenter l'humanité auprès de ses voisins. Il y eut des débats vifs sur l'emploi de ce professionnel, mais la mécanique des planètes était telle qu'en cas de délai, la prochaine fenêtre de départ s'ouvrirait dans vingt-cinq ans. L'homme fut donc retenu. Secrètement, on donna au responsable de l'expédition la consigne de l'éliminer s'il s’avérait faillir dans son rôle d'ambassadeur de l'humanité. Cet homme se nommait Samotnosc.

Ces atermoiements de dernière minute irritèrent les nations, qui avaient trouvé dans ce projet commun un vecteur d'apaisement. A présent le navire spatial partait pour son long voyage, son équipage endormi - et sa mission capitale perdit, au fil de l'actualité mouvante d'un quotidien dérisoire, de son importance et de sa signification. La malchance devait encore frapper : alors que le vaisseau croisait l'orbite de Mars, une pluie de micro-météorites vint traverser la coque ; cet incident prématuré et quoique prévu dans les simulations eut des conséquences catastrophiques : seuls trois membres de l'équipage survécurent, dont deux le corps percé par les pierres célestes comme s'il s'était agi de balles de revolver. Le rescapé ne put sauver ses compagnons agonisants et dont le sang s'échappait en bulles écarlates dans le navire, recevant les instructions de la Terre quarante minutes après son rapport ; ceux-ci moururent l'un et l'autre dans ses bras ; et cet homme, ce rescapé, c'était Samotnosc.

Beaucoup de choses changèrent ensuite. La mission n'avait plus vraiment de sens, d'une certaine façon. Chaque nation d'importance avait poussé son spécialiste dans l'expédition, et maintenant, seul un intrus était aux commandes. Il fut convenu que la mission se poursuivait, l'impulsion des moteurs étant déjà trop forte - avec un regret prononcé, comme si l'échec était presque certain. A présent seul, le dernier membre de l'équipage ne pouvait plus, comme cela été prévu initialement, rester en sommeil artificiel durant son très long voyage. Il serait donc seul, avec ses pensées, ses fantômes, et les étoiles.

Les points horaires se firent quotidiens, puis espacés. Les conversations devenaient difficiles, la distance plaçant entre question et réponse plusieurs heures d'attente. Sur l'écran de l'équipe de contrôle à terre les techniciens semblaient fatigués, négligés dans leur apparence. Distraits. Alors que le vaisseau franchissait l'orbite de Neptune, sacrant Samotnosc le premier humain à sortir du système solaire, les deux seuls techniciens qui restaient ses interlocuteurs lui avouèrent que les crédits alloués au projet étaient venus à expiration. A demi-mots, il lui expliquèrent que son expédition n'avait plus d’intérêt depuis très longtemps : la guerre menaçait, une guerre absolue et puissante, une guerre, dirent-ils, qui leur faisait envier sa position d'exilé dans le cosmos. Ce furent, alors que les perturbations électromagnétiques du nuage d'Oort absorbaient son navire, les derniers mots humains que Samotnosc devait jamais plus entendre, à l'exception de faibles émissions radio, mirages grésillants captés par hasard.

Dans une solitude absolue, fantasmatique, ouatée, ténébreuse, le vaisseau poursuivait sa course onctueuse vers la balise galactique. Là, le temps perdit sa substance, et la pensée se fit pure et simple, et les émotions, douces et compassionnelles. Il devint vieux ; fit corps avec son navire.

Une minute, ou une éternité, après le début de ce voyage dans le néant, une petite diode discrète vint illuminer l'intérieur de l'habitacle : l'objet mystérieux, enjeu de la quête d'une planète, était tout près. Planifier un trajet parfaitement correct sur une aussi grande distance aurait été de l'ordre du miracle ; un miracle qui n'eut pas lieu. Le vaisseau allait beaucoup trop vite et ne croiserait que quelques minutes la balise. Samotnosc, qui se considérait déjà mort depuis longtemps, médita sur les options possibles ; et décida enfin qu'il préférait finaliser sa mission - et avoir un tombeau extra-terrestre, plutôt qu'un tombeau de manufacture humaine, de son espèce qui l'avait malgré elle et malgré lui abandonné. Dans mille ou dix mille ans, songea-t-il, on le retrouverait ici, dans ce phare puissant.

Il revêtit une combinaison, procéda à de nombreux calculs, et le moment venu, armé de plusieurs réacteurs portatifs, quitta ce qui fut sa chrysalide pendant ce temps infini. Plus que jamais il se retrouvait seul dans le néant, le soleil étant à l'horizon à peine plus gros et lumineux que Vénus un soir d'été. Les ajustements furent délicats pour compenser la prodigieuse poussée transmise par l'aéronef, mais enfin il se dirigeait, libre, vers l'attraction puissante de ce qui avait été depuis si longtemps sa destination.

Elle flottait, immense. Sa forme évoquait vaguement celle d'un corbeau aux ailes déployées, et sa couleur, c'était de l'argent, du blanc, la couleur des étoiles, en somme. Son contact résonnait de façon métallique. Sa surface était unie. C'était au final un caillou comme un autre, un caillou taillé. Mais il n'en attendait pas plus. Après une brève réflexion, le voyageur humain se rappela qu'il n'avait plus que quelques minutes d'oxygène. Avec un coin aigu d'un propulseur, il voulut graver quelques mots sur l'objet, pour la postérité. Considérant quelques réparties amères, il grava simplement son nom, ainsi que trois traits, pour indiquer sa planète natale depuis l'étoile la plus proche. Et il se retourna, dos à la balise, les yeux dans les étoiles.

La balise s'ouvrit comme un réceptacle et l'accueillit en son sein. Tout était noir, jusqu'à ce qu'elle comprenne à quel spectre lumineux l'homme était sensible. Avec attention, l'atmosphère s'emplit d'un mélange d'oxygène semblable à sa réserve, et d'une température identique à celle de sa combinaison protectrice - mais ce n'est que poussé à ses dernières limites qu'il l'ôta enfin. La mystérieuse intelligence derrière la construction adaptait l'intérieur en fonction de la sensation de confort que le voyageur ressentait. Il exprima le désir de revenir sur Terre. Alors elle l'emporta avec lui.

Mais ils n'allèrent pas sur Terre. Ils visitèrent de nombreuses et lointaines planètes habitables pour l'homme, souvent peuplées d'une faune étrange : placides glaçons lumineux, vibrations invisibles sur le fil d'un océan sans vague, scintillations chantantes d'étoiles, mousses chamarrées et empathiques, ombres-chaleur, cristaux dessinant la lumière, condensats de neutrinos, organismes unicellulaires grands comme des lunes, bouffées d'ondes alpha, parasites de souvenirs, fougères de glace flexible, ville-lichen s'étalant sur la surface entière d'une planète, forêts chuintantes d'arbres en lames de rasoir, êtres-cailloux parlant en vibrations d'ondes gravitationnelles, océans de bismuth et rochers de cobalt, plages de silice et galets de beryl. L'hôte humain, ignorant l'objet de ce voyage, se laissait guider. Il rajeunissait ; et son esprit s'aiguisait plutôt que de s'éteindre.

Un jour enfin la balise l'emmena dans un lieu reculé loin de toute étoile ; où les points constellant le ciel perpétuellement nocturne n'étaient pas des étoiles, mais des galaxies. Il s'agissait d'une grande construction, similaire en aspect à la nef galactique qui l'avait mené ici. Ses pas résonnaient sur le sol, comme dans la salle d'audience d'un monarque sans sujet. Devant lui, une autre chose, encore une sorte de corbeau, mais qui aurait eu la dignité d'un aigle, il était noir sur le fond noir des murs, et grand comme le sont les statues des dieux anciens, et comme celles-ci il était immobile. Et pour la première fois depuis si longtemps, on s'adressa à lui, s'accrochant au flux de sa pensée, avec ses propres mots. Ce fut une sorte de salutation sans expression précise.

Samotnosc : Qui êtes-vous ?
L'Entité, après un long silence : Un autre.
S : D'où venez-vous ?
E : Je suis incapable de répondre à cette question.
S : Pourquoi m'avez-vous fait venir ici ?
E : La réponse à cette question ne vous éclairera pas car vous êtes pour l'instant ignorant d'informations essentielles.
S : Quelles sont ces informations ?
E : Cette question n'est pas assez précise. Je fais l'effort de suivre votre flux de pensée, fruit de votre génétique, et de votre culture. Soyez précis.
S : Pourriez-vous me ramener auprès de mon peuple ?
E : Vous pouvez le faire par vous-même. Le vaisseau qui vous amené ici est à vous. Il est désormais sous votre contrôle. Néanmoins, cette question a une deuxième réponse. Cette deuxième réponse est : vous ne le pouvez pas. Les membres de votre peuple - à l'exception de vous, voyageur - n'existent plus.
S : Pourquoi ?
E : Il existe trois raisons à cela. La première est de notre fait. Les étoiles sont éloignées les unes des autres. Et elles s'éloignent au fil du temps, de plus en plus rapidement. Ces particules se dispersent dans l'univers, le refroidissant, aboutissant ultimement à sa mort dans un gel éternel. Afin d'aboutir à un équilibre thermique et un cycle gravitationnel des particules, nous devons transformer des soleils en supernovae, trous noirs, afin d’altérer le motif de la gravitation. C'est le destin de votre étoile, et de celles avoisinantes.
S : Si vous avez le pouvoir de transformer les étoiles en trous noirs, pourquoi ne pas sauver mon espèce en déplaçant sa planète autour d'une autre étoile ? Vous m'en avez montré tant dans ce voyage jusqu'à vous !
E : Il existe deux raisons à cela. La première est une raison du possible. Transformer une étoile en nova ou trou noir, c'est simplement accélérer son vieillissement. C'est possible. Déplacer une planète, cela n'est pas en notre pouvoir. La deuxième est une raison d'intérêt. Nous avons pris connaissance de votre forme de vie, ainsi que des nombreuses autres, intelligentes, qui vivent sur votre planète et que vous n'avez pas détectées par manque de perception, et nous n'avons pas jugé pertinent de sacrifier notre plan d'équilibre à leur sauvegarde.
S : Vous êtes des monstres tout puissants.
E : Vous émettez un jugement moral, ce qui est étranger à notre culture. Notre décision n'est pas fondée sur votre moralité culturelle, elle-même issue de besoins génétiques liés à votre forme de vie. Votre forme de vie ne possède pas de continuité de pensée. Vous aspirez à une vie sans fin, mais vous vivez rarement plus d'un jour. Votre personnalité est définie par une somme de connaissances, des connexions neuronales et un équilibre chimique dans votre cerveau ; or chaque jour, et plus précisément, pendant votre sommeil, vous vous reconstruisez à nouveau. Celui d'hier meurt pour faire place à celui de demain. Vous avez l'illusion d'être chacun le même chaque jour, mais c'est une illusion. Vous n'accepteriez pas que tous les membres de votre forme de vie soient remplacés par d'autres, et pourtant c'est ce qui se fait en permanence. Dans cette perspective, l'anéantissement de votre forme de vie n'a pas d'impact. Par ailleurs, votre culture est préservée : elle rayonne dans le cosmos par les ondes électromagnétiques, gravitationnelles et, vous ne le savez pas, entropiques, que vous avez imprimé par vos actions. Votre forme de vie est préservée, car enfin vous voilà. Cette explication que nous venons de vous donner constitue la deuxième raison pour laquelle votre peuple n'existe plus.
S : Quelle est la troisième ?
E : En vertu du concept de loyauté qui vous est cher, nous avons détaillé les deux premières raisons en priorité et en précisant qu'elles primaient sur la troisième. Voici la troisième : un conflit est survenu au sein de votre forme de vie et a abouti à l'éradication totale de celle-ci.
S : Alors, je suis le dernier, un échantillon, un souvenir, un spécimen vivant ?
E : Non.
S : Que suis-je sensé faire ?
E : Une question plus pertinente serait : Que voulez-vous faire ?
S : Je voudrais sauver les miens.
E : Nous vous souhaitons de réussir.

Les nombreuses années d'isolement avaient aplani la personnalité de l'homme. Alors que ses pas résonnaient à nouveau sur le chemin vers son vaisseau, il comprenait que derrière la froideur de ces juges architectes résidait une certaine malice. Faire amener à eux la première espèce de vie d'un système solaire, c'était fatalement sélectionner le meilleur, le plus rapide, le plus efficace, le plus curieux, ou dans son cas, le moins malchanceux. Il avait déclaré vouloir sauver les siens, mais que faire ? Sa conception de la physique avait été remise en cause par ces voyages sur de grandes distances, alors pourquoi ne pas imaginer que le temps et d'autres limites dimensionnelles offraient des issues? Et cette quête, si elle devait aboutir, serait au profit de tous...y compris de ces juges-architectes.

L'univers était à lui.

Il reprit place dans le grand corbeau noir. Il demanda à être transporté à quelques années-lumière de la Terre. Réglant sa distance, il put être témoin, des dizaines d'années après, le temps que la lumière parvienne en ce lieu, des armes terribles dévastant son propre monde, outils que l'humanité avait retourné contre elle. Là, sous des étoiles lointaines, il capta les ondes radios des derniers vestiges d'une vie mourante et les appels au pardon d'une civilisation qui ne le méritait pas, de toute évidence. Il observa encore et encore, gelé par cette horreur, qui, fondamentalement, se terrait dans la potentialité de sa génétique.

Mais tant qu'il restait un homme, l'humanité n'était pas anéantie. Il mit le cap vers une étoile lointaine, au hasard, le point zéro d'une quête éternelle.  Il pardonna à tous et pour tout, et s'emplit d'une foi inébranlable en sa capacité à trouver une solution. Et par cet acte seul, il sut que l'héritage de l'humanité restait intact.

2 commentaires:

  1. J'ai beaucoup apprécié ton texte. Je m'en vais dormir avec une imagination dorénavant plus garnie.
    Je te remercie.

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Merci de lire mon blog