lundi 13 février 2012

A Valentine Forever Voyaging

Comme chaque année, pour la St Valentin, voici une petite histoire d'amour qui parle de jeux vidéo. Bonne lecture.

Il y a un instant précis où je suis tombé éperdument amoureuse de lui, un instant lointain qui marqua le début d'une demi-droite fougueuse en surimposition de ma vie et de mes flux de pensée ; pas mal de gens disent que l'amour fou dure quelques mois, quelques années, qu'il s'étiole et qu'il change, qu'il faut soi-même changer pour avec efforts le tirer comme un animal renâclant ; et bien ces gens sont de pauvres idiots, je suis vieille aujourd'hui, une peau sèche tire sur mes doigts fins, mais tout palpite en moi : et je l'aime comme à cet instant alpha. D'y penser, j'ai mal à mon coeur de battre fort, et je dois aplanir cet élan puissant par la fadeur muette de mon quotidien. Je pense qu'une femme ne cesse jamais d'aimer, elle cesse d'être une femme avant.

Ce jour-là tout prêtait à l'aventure ; il était venu me chercher alors que je m’exerçais à un jeu de ficelle ; j'avais dans la matinée réussi à réaliser le très difficile vol des oiseaux que j'avais ensuite méticuleusement déconstruit. J'avais recommencé, assise au pied d'un arbre, alors qu'il faisait gris, à faire un magnifique berceau du chat, parfaitement équilibré, que je levais face à la mer, pour, dans les triangles de fil, circonscrire par la perspective les reliefs étranges d'un îlot distant entouré de brume.

Vous savez comment sont les garçons, ils vous donnent un coup de pied dans le genou en vous disant "suis-moi", et c'est sensé être un grand honneur ; je pense encore aujourd'hui qu'il y a peu de choses aussi belles que ce morceau de terre frappé par les vagues et capturé dans les polygones de mon berceau du chat, mais je l'ai suivi, trottinant derrière son vélo, tout en tentant de conserver une certaine dignité.

Il avait réussi à faire basculer une grille de fer sur le bas-coté du chemin, qui scellait un fossé s'enfonçant profond, jusqu'à tourner dans le sol dans une obscurité absolue.

Il avait confectionné une pauvre chose de bois tordu, de chiffon et d'essence, qui devait nous empoisonner de fumée âcre plutôt que d'honnêtement éclairer quoi que ce soit.

Je fus frappée de la façon malaisée dont il soulevait son pesant bricolage : dans sa maladresse, je fus attendrie, dans sa persévérance à avancer, impressionnée, et enfin, dans son goût de l'inconnu, au mépris de toute peur, il me semblait non pas voir un enfant mon semblable, ni un homme, mais l'humanité entière telle qu'elle doit être dans sa noblesse et sa pureté. Avec fascination, il passait ses doigts dans les rainures d'un mot inscrit dans la pierre dont l'initiale était un X ; il n'y trouva jamais de sens ni de trésor, mais moi, oui.

Nous empestions l'essence ; j'étais si sale que tout en moi avait changé de couleur. Il eut la courtoisie de me ramener chez moi, une maison de bois blanc gardée par une boite aux lettres perchée sur un pied comme un héron, au sol épais de tapis anciens et dont les innombrables livres étaient d'autres portes vers l'aventure. Il se jeta sur une grande carte suspendue au mur et épingla San Francisco, Stonehenge, Le Caire, Lima, Kinshasa, Katmandou...en affirmant qu'il avait l'intention d'aller dans tous ces endroits.

Je ne peux pas dire que la nuit qui tombait alors fut particulièrement propice au rêve : en fait, toute ma vie ensuite ne fut qu'un long rêve.

Et pourtant les évènements nous séparèrent ; cela n'eut pas d'importance pour moi. Je l'aimais malgré lui, malgré moi et malgré tout. Des années plus tard nous nous croisâmes par hasard dans Kensington Gardens. L'herbe était collante d'une pluie récente, et une armée de mères de familles tirées à quatre épingles poussaient des landaus avec une fierté animale.

Ce n'était plus vraiment lui. La vie professionnelle et sociale l'avait absorbé, dilué, les menaces du monde (à l'époque, des missiles soviétiques) pesaient sur lui comme s'il en était responsable.

Je tirais de ma poche mon jeu de ficelle et, par manque d'expérience, je ne pus faire qu'une équerre - tout à fait honorable cela dit. J'évoquais alors l'épisode de la caverne, de la torche de fortune et du mot en X, il m'écouta avec étonnement comme s'il se fut agi de l'histoire d'un autre, puis il se rendit compte que cet autre, c'était bien lui.

Je ne crois pas qu'il m'avait jamais aimé - ou jamais aimé quoi que ce soit sinon l'aventure - mais il comprit alors que tout ce temps j'avais été la gardienne infaillible de ce qu'il y avait de plus précieux en lui, pour lui restituer, intact, ce jour, et à chaque fois ensuite qu'il se détournerait de la lumière.

Nous partîmes visiter les destinations qu'il avait épinglé des années plus tôt, et d'autres encore ; dans une librairie mystérieuse de la Nouvelle Orléans, nos doigts s'enlacèrent, dans un train filant vers les mystères de l'Est et du froid éternel nous goûtâmes nos chaleurs respectives.

A mes enfants j'enseigne le jeu de la ficelle et je raconte l'histoire du X dans la pierre.

Ils sont ambitieux, parfois froids et parfois étonnants. J'aimerais qu'ils préservent cet esprit d'aventure. Je les aime du fond de mon coeur et je leur fais confiance. Ce sont nos enfants.


3 commentaires:

  1. Texte saisissant ! S'il y a des jeux à deviner, je ne les ai pas trouvés, mais j'ai goûté aux mots comme à un bout de nougat (c'est dire s'ils étaient bons).

    Le berceau du chat... je ne peux plus lire ce mot sans frémir en pensant au roman du même nom de Kurt Vonnegut. L'avez-vous lu ?

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  2. Oui, mais si vous vous souvenez de la photo de la boite de Loom, c'est justement un Berceau du Chat au dessus d'une île.

    Les jeux à trouver sont :

    - Loom
    - Adventure
    - Zork
    - Zak Mc Kraken
    - Trinity
    - Gabriel Knight
    - Syberia

    L'histoire évoque le testament légué par les jeux d'aventure classique aux jeux d'aventure modernes.

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  3. Je viens de revoir la jaquette, et si j'avais remarqué le jeu de la ficelle, je ne savais pas que cette figure-là était le berceau du chat. Elle semble si simple, c'est étonnant.
    En parlant de Loom, cela fait des mois que je me dis que j'aimerais y rejouer, mais les disquettes sont chez mes parents (pis de toute façon je n'ai pas de lecteur de disquettes...). Je vais finir par le tipiaker, ce jeu était si bon - et beau. Vive les pixels !

    Merci de l'explication :) je n'ai jamais joué qu'à Loom et Syberia, juste un peu pour ce dernier ; je n'aurais pu trouver, je crois.

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Merci de lire mon blog