jeudi 15 mars 2012

Au lieu de parler des dangers du fichage, si on parlait de ses bienfaits ?

Contrairement aux jouets en bois et aux hamburgers, les fichiers informatiques, qu'ils représentent des chansons, des films ou des jeux, peuvent se copier à l'infini.

C'est le problème de toute information en fait : l'art de l'information ne consiste pas à la produire mais à contrôler sa diffusion.

Le problème du piratage est antérieur à internet ; croyez-moi, en 1990, tous les PC avaient des virus de s'échanger frénétiquement des disquettes de jeu. Et la compil de cassettes audio était non seulement tolérée et acceptée, mais un art de vivre.

Le piratage est une question marketing parfaitement orchestrée de part et d'autre, c'est à dire coté institutionnels du disque et coté consommateurs, et naturellement équilibrée.

Depuis la Motown et même avant, l'industrie du disque a cessé d'agir comme un détaillant à l'esprit mesquin, et plutôt que d'attendre que le marché découvre la beauté de ses productions, elle formatait le marché à l'avance pour qu'il achète ses disques, c'est le principe du boy's band pré-casté des années 60, 70, 80, 90, des marionnettes de l'Eurodance interchangeables comme un rôle secondaire d'un soap, en 2000 ils ne se cachent même plus et ils sont tous "fils de" (producteur influent par exemple), logique puisque moins y a d'intermédiaire, moins y a de grabuge, l'argent reste dans la famille.

Les années 90 avaient ceci d'assez génial (en France) c'est que l'industrie du disque a pu générer, avec Mylène Farmer, des bénéfices sur les produits dérivés (par exemple : collectors, photos, featurings...) supérieurs aux bénéfices de la musique elle-même. Ce qui est, avant l'heure, une solution au problème du piratage, puisque la musique, en quelque sorte, était le support de vente d'un produit matériel non duplicable à volonté.

Un autre moyen de faire rentrer de l'argent sans douleur est le caritatif. On branche Mimi Mathy et Florent Pagny, et tiens, Michel Laroque la femme de notre ministre, coucou, sur une reprise-viol de Phil Collins alimentant une cause consensuelle (Les Restaus du Coeur, par exemple, oui, cette association dont la femme de Coluche avait détourné 300 000 €...). Les gens achètent des disques pour faire un DON, c'est pas génial ? (vous allez me dire heureusement qu'ils achètent pas pour la musique...) La marge est minuscule que vous pensez, hein, et théoriquement les artistes touchent rien DIRECTEMENT, mais dans les faits, vu que ces "chansons du coeur" sont abondamment diffusées, les artistes y figurant, même sous forme de caméo braillant, touchent annuellement de la SACEM le pro-rata qui leur est du, un pro-rata complètement englouti style "l'argent n'a pas d'odeur" dans les flux Sacem. (et quand je dis Sacem, je vous épargne l'architecture hiératique des coquilles de gestion des flux qui font passer le politburo du KGB pour la roue de la fortune).

Un autre moyen assez récent et bien vulgos comme on les aime pour encaisser net est de faire du placement produit dans les clips. Un poêle invicta en gros plan dans un clip de Yannick Noah, lolilol. De la pub pour les coiffeurs de la porte St Denis dans du Magic System.

Personne en France ne pleure l'industrie du disque, même pas leurs grands patrons avec par exemple le directeur de la Sacem et ses 600 K€ / an. Amis musiciens qui avez touché cette année votre quote-part de 14 €, pensez à lui avant de vous endormir.

A présent, et c'est de bonne guerre, c'est pas parce que la situation va pas trop mal qu'il ne faut pas pressuriser de partout. Regardez Carrefour qui se fait des marges arrières. On sait jamais ce qui peut nous tomber dessus.

Internet pose plusieurs problèmes à l'industrie du disque.

Déjà, y a cette histoire de diffusion massive. Finies les cassettes audio, c'est simple, et même plus simple de pirater que de télécharger illégalement. En fait, votre grand mère tape "francis cabrel mp3" dans google, télécharge un fichier, et ne sait pas à quel moment elle va payer (jamais puisque le premier site sera un site de téléchargement illégal). Là ils ont loupé le coche, en fait, vous voyez Ben Laden ? Tous les aéroports du monde ont des mégas détecteurs de métaux de ouf, des vigiles de partout, des consignes de sécurité de fou, et il se ramène avec deux cutters en plastique et il défigure l'histoire. Et bien l'industrie du disque c'est la même chose : internet était une voie dorée vers la toute puissance, et pour avoir été aveugle au mauvais moment (juste avant Napster) ils en payent, quinze ans plus tard, toujours le prix.

Ensuite il y a la possibilité, mal exploitée encore, d'un court-circuitage des cycles traditionnels de publication de la musique, avec de la production, de la diffusion et de la vente indépendante. Si plusieurs expériences intéressantes ont été menées, comme Radiohead qui proposait un album uniquement en ligne et pour le prix qu'on voulait, cela reste une armée de minuscules autonomes, sans voix au chapitre, contre un ultra puissant.

Un ultra puissant qui va faire les choses à l'envers : c'est à dire en premier lieu jouer sur sa fonction institutionnelle (SACEM, proximité avec les législateurs) pour encadrer juridiquement ce domaine, c'est la déclinaison des lois que nous avons eu telles qu'Hadopi.

Or historiquement, cela s'est toujours passé de façon inverse. On trouve de l'or, un nouveau continent, ou internet, et on laisse les pionniers sans foi ni loi défricher les secrets du business, s'entretuer, conquérir des fortunes, et ce n'est qu'après que les legislateurs, confortablement établis dans leurs anciens modèles, décident de légiférer et de ponctionner leur part.

Pour résumer, les initiatives privées sont le laboratoire du pouvoir public dans les terrains inexplorés.

Le problème c'est que concernant le partage de musique sur internet, avant la création de la loi Hadopi, aucun modèle économique n'avait pu démontrer sa viabilité.

Accuradio par exemple est une transposition du modèle classique de la radio mais ne satisfaisait pas le caractère d'instantanéité de la collection mp3 (je veux écouter cela maintenant).

Lastfm et Deezer, des moteurs de recherche / lecture de mp3 en ligne avaient un modèle classique de business online, à savoir créer une base d'utilisateurs à fonds perdus puis switcher arbitrairement sur un modèle payant. Ce sont actuellement des échecs économiques, mis qui plus est face à l'immense défi de négocier des droits de diffusion soutenables avec les sourds et aveugles que sont les ayants-droits.

Nous nous retrouvons donc à observer un bras de fer de deux colosses aux cerveaux minuscules : d'un coté le pouvoir public drapé dans Hadopi qui sanctionne tout partage de musique soumise à des droits, et de l'autre le pirate informatique qui estime qu'il a le droit de partager sa musique comme il copiait des cassettes pour ses amis dans les années 80.

On a souvent critiqué Hadopi sur son manque de cohérence et de fondement juridique. Mais ce n'est pas son seul défaut.

D'un point de vue économique, la position d'Hadopi est aberrante : elle impliquerait, par exemple, le déclenchement d'une opération juridique, c'est à dire pv par huissier, instruction, jugement, application, donc un coût important dépassant largement le préjudice initial. Autrement dit, elle creuse par sa seule existence un déficit économique.

D'un point de vue opérationnel, Hadopi n'est pas soutenable et déforme l'idée de justice : il y a beaucoup trop d'actes de piratage au sens d'Hadopi pour qu'elle puisse les traiter selon son protocole. Forcément, les personnes punies seront choisies arbitrairement, et les coupables ne seront pas traités équitablement face à la loi : seuls seront punis les plus malchanceux.

Je n'aime pas trop la quadrature du cercle car il y a dans leur nom même un aveu d'échec, mais leurs contre propositions à Hadopi / Ollivennes sont inspirées de ce qui existe sur Spotify à l'heure actuelle : un service performant, un large catalogue contre une faible rétribution mensuelle. Et ce qui est intéressant, c'est que Spotify marche, et marche même très bien.

En fait, la SACEM devrait être Spotify : n'importe qui peut écouter la musique de son choix en payant une contribution mensuelle. A la fin du mois, si 10% de vos écoutes sont du Jennifer, 10% de votre cotisation mensuelle alimentera ses droits.

C'est en quelque sorte (en quelque sorte, hein, ne me sautez pas à la gorge) ce que défend la quadrature du cercle.

Mais cette philosophie très fine et équitable, scandinave même dans son pragmatisme éclairé, pose un problème à l'hégémonie du disque.

Aujourd'hui, la SACEM redistribue les taxes perçues aux ayants droits selon un barème personnel. Les statistiques d'écoute et de diffusion sont transmises par les radios et les producteurs, et les vendeurs. En fait c'est un sacré truc : il y a plus de 1 000 personnes qui contrôlent chaque année plus de 1 000 000 d'évènement musicaux, des stations de radio, tv musicales, plus de 5 000 établissements de type boite de nuit - et, c'est tout à leur honneur, ils ont la réputation d'être pointilleux.

Cependant, la musique contrôlée et évaluée par la SACEM est une musique subie par l'auditeur. Ce n'est pas l'auditeur, sauf dans de rares cas, qui décide de la musique qui passe à la radio ou dans une soirée. Ce sont des dirigeants d'entreprises spécialisées, l'industrie du disque, donc, qui dirigent également la SACEM (rappelons qu'un tiers des droits collectés vont aux éditeurs des productions musicales).

Le fait d'évaluer les écoutes en ligne via un dispositif similaire à Spotify poserait un problème de poids à cette organisation qui veut fort logiquement conserver un contrôle du marché : ce serait non pas la musique décidée dans les concerts, les stations radios et les ventes qui servirait d'indice de répartition des droits mais une évaluation en temps réel des écoutes de façon individualisées.

Je parle ici d'exemples précis concernant la SACEM et Spotify, des exemples qui seront rendus rapidement faux et obsolètes par l'actualité, mais ce bras de fer entre commercialisation de l'ère industrielle des produits et commercialisation de l'ère numérique des produits se réduit à cette problématique : ce n'est pas le modèle ancien ou le modèle tout gratuit qui prévaudra, mais celui qui permettra d'ajouter une valeur ajoutée unique, comme le propose internet, au produit. Spotify propose une écoute à la volée et un choix diversifié. Megaupload, assez intelligemment, proposait un gain de temps dans le téléchargement (plutôt que d'attendre deux jours à pirater un film, chopez le en 2 minutes !). Et ainsi de suite...

Mais cette éventualité de modèles économiques glissants est très peu probable, car il existe une barrière psychologique immense et à mon sens absurde : les individus refusent d'être fichés, refusent la collecte de données personnelles, brandissant le spectre d'un contrôle global orwellien.

Il n'y a rien de plus terrifiant que d'être fiché, d'avoir son nom dans une base de données avec des informations relatives à vos goûts musicaux, vos recherches internet, vos achats...

Vraiment ?

D'où vient-cette peur ? Est-elle similaire aux croyances des peuples primitifs qui pensaient, lorsqu'on les photographiait, qu'on volerait leur âme ?

Pourquoi existe-t-il des collectifs contre la vidéosurveillance ?

Comment les gens qui sont contre la vidéosurveillance organisent-ils leurs priorités de vie ?

Imaginons que Google sache que j'aime le VTT, les femmes avec une poitrine généreuse, les jeux vidéo, et que je cherche régulièrement les horaires de la Fnac ? (c'est un exemple fictif, je déteste le VTT). Est-ce qu'il y a un type bossu chez Google qui va rire sous cape en disant hi hi hi FibreTigre il aime le VTT, il est ma chose, je sais tout de lui ?

En généralisant la collecte marketing comme le fait Google de gré ou de force, paradoxalement, on garantit un anonymat. Car vous n'êtes rien de plus qu'une information statistique noyée.

En se décoinçant psychologiquement, en estimant qu'il existe dans le monde plus de mères Théresa que de Polpot (les dictateurs n'aiment pas trop la concurrence de toute façon, il y en a moins de fait), on pourrait se dire que peut-être, le fichage généralisé serait une bonne chose.

Aujourd'hui le fichage tire sa réputation dans des pratiques à forte connotation négative : blacklistage, fichiers de police, dénonciation, déportation...etc...

Mais le fichage peut-être une évaluation de l'excellence.

Aujourd'hui tout le monde jacasse sur Game of Thrones. Et dans 2 ans, ce sera sur Ender's Game. Mais moi, ces deux là je les ai lu en 2000. Pourquoi je suis so nerd-hype ? J'ai lu très peu de livres, mais j'ai lu ces deux là. Parce que j'ai croisé des fiches de lectures américaines, des top 100 amateurs...etc...et que je fais cela en permanence. Parce que le temps est précieux, et que nul poète aujourd'hui ne peut se lamenter d'avoir lu tous les livres.

Maintenant monsieur madame qui voulez pas être fiché. Si je vous dis que si vous me dites tout de vous, les livres que vous aimez, votre style de vie, etc...je vais vous faire part d'un livre tellement extraordinaire que vous allez en rêver toutes les nuits ? Qu'offririez vous pour cette information ? Moi, je donnerai tout. Car comme on l'a vu plus haut : l'information en soi (le livre) n'est pas très important. Ce qui a de la valeur, c'est de savoir que ce livre vous correspond, à VOUS.

En fait, la pire chose qui puisse vous arriver, en étant ainsi fiché, c'est que vous vous aperceviez que personne n'en ait rien à fiche de vous, que vos secrets c'est zéro intérêt. De toute façon, votre intimité la plus nue, vous l'avez étalée dans les messageries privées des sites de rencontre qui n'ont rien de confidentiel (ils sont bien obligés, pour des raisons juridiques, de contrôler ce que vous dites !).

Moins la vie d'un pingouin est intéressante, plus celui-ci, en France, agite ses moignons d'aile en caquetant pour défendre sa vie privée. Ne suivez pas le troupeau de pingouins, la vie est trop courte.

3 commentaires:

  1. Tu as bossé à la SACEM, Fibre ?
    Tu peux écrire un truc sur les Creative Commons ?
    Ce qui a vraiment changé dans la production musicale, c'est que depuis - en gros - les années 90, le home studio et la MAO ont permis aux musiciens amateurs d'avoir une production semi-pro. Il fallait des journées de studio, très chères, un ingé son, très cher, un arrangeur, très cher et mégalo (Phil Spector), pour produire un disque. Aujourd'hui c'est possible avec une qualité pas trop moche. Merci aux développeurs de Digidesign (Pro Tools), Steinberg (Cubase), Ableton (Live), etc. Et maintenant avec des sites comme Bandcamp, c'est du producteur au consommateur. L'anarcho-capitalisme en marche.

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  2. Hello,

    Je suis un ami intime d'un huissier qui établit les PV là bas...

    En revanche je n'aime pas trop CC, j'ai développé pour mes projets une licence spéciale : tu as le droit de les modifier, revendre, mettre ton nom etc...à condition que tu t'engages à apporter la paix aux hommes de bonne volonté.

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  3. Je ne suis ni totalement d'accord, ni totalement en désaccord, il y a d'autre point à prendre en compte que le traitement statistique.

    Si vos questions ne sont pas rhétorique, et plutôt que de rédiger un début de réponse forcément lacunaire et mal écrit, puis-je vous conseiller la lecture de "La vie privée, un problème de vieux con", qui répond à vos questions. http://www.internetactu.net/2009/03/12/la-vie-privee-un-probleme-de-vieux-cons/

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Merci de lire mon blog