mardi 26 juin 2012

Le cercle des poètes dingos de l'Oulipo

Dans le mini-monde de la fiction interactive, il y a pas mal de théoriciens, l'un d'entre eux est Nick Monfort, professeur de Digital Media au MIT.

Apprenant qu'il venait à Paris courant Juin pour faire une série de conférences (notamment Translating E-litterature) je lui ai proposé de faire connaissance et de débattre dans le contexte parisien de son choix sur l'IF. Comme c'est un homme pragmatique et littéraire, il m'a convié à un happening oulipien...en anglais (gloups) qui se passait à Le Bal, rive droite - c'est à dire aussi loin que Boston pour moi !

Avec ses fictions interactives alambiquées et sa rigueur littéraire, j'ai toujours pensé que Nick Monfort était un type aux cheveux blancs, aux épaules basses du poids littéraire consommé ; il n'en est rien, c'est un Sheldon Cooper du verbe :


Il m'a dit "tu me reconnaîtras, je suis avec une fille qui a les cheveux verts." 

BIEN. 

Moi qui ai du mal à demander un ticket de métro au guichet, en avant pour la rive droite à la recherche d'un mec qui est avec une fille qui a les cheveux verts. A une lecture de poèmes oulipiens, en anglais.

Vous savez, en France, on a eu une révolution française mais certains fondamentaux ne changent jamais : dans notre belle contrée, la littérature n'est pas un tout, il y a les Seigneurs de la littérature, les immortels, la Cour du Roi Gallimard et puis les tâcherons, les nègres, le tout venant. Aux US c'est assez différent, il y a une sorte de démocratie : vous êtes citoyen US, Obama un jour vous invitera à boire une bière. De même, vous écrivez, et bien quoique soient vos écrits, venez dans notre famille littéraire, on vous aime.

C'est ainsi qu'avant le début de l'évènement proprement dit, il y a eu cette réunion un peu surréaliste avec Harry Mathews, poète New Yorkais mondialement reconnu et meilleur ami de Perec, Nick Monfort, professeur de littérature Digitale, la fille aux cheveux verts, pilier de l'association américaine de fanfics Harry Potter (je n'invente rien) et FibreTigre, cette créature bizarre.


En plus en dépit de l'âge de certains intervenants, cela n'avait rien d'une réunion solennelle : le maître de cérémonie a commencé par un SHUT UP EVERYBODY digne d'un pub anglais mal famé, nous a invité à boire des bières et à se caler, et aux poètes de ne pas dépasser 12 minutes de lecture chacun "parce qu'on a pas que cela à faire. "

Fermez la et écoutez !

La première intervenante était Wendy Walker, qui hormis son travail littéraire est co présidente de la Writhing society of Brooklyn :


Son intervention oulipienne était assez intéressante, comme un jeu de société ou même vidéo : elle nous lisait un texte un peu baroque dans lequel flottait "l'ombre d'un mot". Ce mot n'était jamais prononcé mais il était bien présent, et le but était donc de deviner lequel.

Par exemple dans le premier texte, elle évoque des tentacules, des membres joints au corps, des leviers, le fait de porter des bagages...Etc...il fallait deviner bras.

Il y a eu ainsi cinq textes, j'ai deviné la main du deuxième texte mais je suis passé complètement à coté du mirror, shadow et head. J'ai trouvé l'idée très ludique. L'oulipo s'épanouit dans la contrainte, mais à mon sens se transcende dans le jeu.

Nous avons eu ensuite Tom Lafarge, écrivain new yorkais.


Il nous a proposé des textes d'une longueur de 160 mots ou de 500 syllabes exactement (oulipo oblige) et rédigés dans le parlé de brooklyn. Autant vous dire que j'étais complètement largué. Cela restait très musical avec, comme tous les textes présentés ce soir, beaucoup d'allitérations et d'anaphores.

Ensuite nous avons eu à mon sens la prestation la plus marquante de la soirée, celle de Daniel Levin Becker, il est édité par Harvard et est un vrai membre de l'Oulipo (le plus jeune).


Le texte qu'il nous présentait, ode to a mockingbird, était très simple à comprendre (je l'ai compris, c'est dire !) mais le but était qu'à l'oreille, tout en le prononçant parfaitement, il sonne comme un chant d'oiseau. C'était, surtout pour moi, qui ne comprenait les mots qu'avec un temps de retard, stupéfiant.

Une expression comme "Here i am ! Here I am !" ou "Whisky ! Whisky !" quand vous fermez les yeux, vous avez l'impression qu'il s'agit d'un chant d'oiseau, alors que la scène dépeint un bar classique.

D'autres exemples savoureux : Who cooks for you ? That turtle that keeps...etc...(essayez de les prononcer à voix haute et entendez le chant des oiseaux !)

Cela m'a rappelé cette scène du film Les Experts (Sneakers). Amoureux de l'informatique, si vous ne l'avez jamais vu ce film est exceptionnel !



Donc à un moment le héros est enlevé, bringuebalé dans un coffre de voiture et amené dans le QG des méchants. Plus tard, avec l'aide d'un aveugle, il va décrire les sons qu'il aura entendu, ce qui leur permettra d'entendre des ralentisseurs, un pont...etc...et de remonter une piste sonore pour retrouver ce fameux QG.

La scène cocasse se termine avec Robert Redford qui dit : c'est bizzare...il y avait...une ambiance coktail, des gens qui parlent fort, voyez, comme dans un restaurant bondé.


Et l'aveugle les amène...à une réserve naturelle ornithologique ! Le caquètement des oiseaux est identique au bruit de nombreux convives. Étonnant !

Après c'était LA PAUSE !


Je me suis approché de Harry Mathews, et ce dialogue épique eut lieu :

FibreTigre : Bonjour M. Mathews, j'ai une question pour vous.
HM : Mon Dieu, votre anglais est exécrable ! 
FibreTigre : Je suis français en fait.
HM : D'accord alors parlez moi en français.
FibreTigre : Bien, je voudrais écrire un livre où tous les mots sont différents. Pour ce faire, j'ai réalisé un programme informatique qui...
HM : Attendez. Tous les mots ?
FibreTigre : Non, pas les auxiliaires et pas les pronoms et articles. J'ai trouvé un nom pour cela, ce serait...
HM : Stop. Quel est votre nom ?
FibreTigre : FibreTigre.
HM : Et bien mon cher FibreTigre, j'ai deux mauvaises nouvelles à vous annoncer. La première, c'est que cela a déjà été fait. La personne qui l'a écrit est ici, je vais vous la présenter. La deuxième, c'est que cela a été fait MIEUX que vous, puisque dans son livre TOUS les mots sont différents, sans exception.

Et donc il m'a présenté Doug Nufer (en disant "Cher Doug, voilà quelqu'un qui essaie de faire comme toi, mais en moins bien"), auteur dont je parlerai plus bas, auteur de "Never Again" :




Un livre en anglais ou AUCUN mot n'est répété deux fois. (+ 200 pages !)

Voici la première page :

Vous remarquerez qu'au sixième mot il a déjà utilisé The et I...

S'en est suivie une discussion assez intéressante sur la faisabilité, sinon la traduction d'une telle oeuvre en français. 


Il a été conclu assez rapidement que la tâche est impossible. 

Démonstration rapide : en anglais on peut se passer des pronoms démonstratifs assez aisément :

Strangers in the night

donnera 

Des étrangers dans la nuit.

Mais on ne peut pas se passer du démonstratif "des" en français !

Deux autres sujets "off" ont occupé notre petite pause : on s'est posé la question de savoir si un mot anglais pouvait avoir deux sens différents en plaçant l'accentuation (le stress) à des emplacements différents. Dans de nombreuses langues c'est le cas (en français on ne sait pas trop), mais en anglais ?

Sur le coup, nous n'en avons trouvé qu'un : millionnaire, qui bizarrement est une appropriation française, mais depuis j'ai creusé le sujet et j'en ai trouvé au moins deux autres : permit, qui selon que vous portez l'accent sur le per ou le mit signifie respectivement permettre ou permis, et import, qui de la même façon signifie importer ou importation. En fait, c'est assez courant.

Mais Ian Monk, (au milieu sur la photo), voulait aller plus loin : il voulait créer un jeu de mot, une ambiguïté, par l'accent et nous a proposé a contract killer pour désigner l'enfant qui lors de sa naissance tue sa mère lors d'une fausse couche, qui confond le tueur à gages (contract killer) et le tueur par contraction.

Enfin Nick Monfort nous a fait part d'un poème en prose étrange qu'il a conçu, et que je reproduis ici, je vous laisse deviner sa spécificité :

i    i c i n g    s i n g
--- N I C K   M O N T F O R T

I icing sing — but butter her up
upright, right in. Enjoy joy.
Live livid id, drop dropsied seed,
on honor’s nurse jizz jism him.

Fond fondu, you can cancel
sell all alarm’s arms or orbit’s bits.
Ought auto tow?

Jar jargon — gone since —
censor her mutt, mutter her text
texture your rapt rapture, your cult
culture your script scripture, your fig
figure your suit, suture
your self, selfish fish

see seething thing
hear hearing ring
ring ringtone — tone down
downbeat beat, hum humdrum drum

in incense sense
bull’s bullseye
I am ambush
bush on honied need

die diehard, hard ground, grounded dead

mold molded dead past pastimes’ times
by bypassed past, through throughways’ ways

stand standstill still

pause pausing

sing


Ce beau poème a donc la particularité d'avoir chaque syllabe consécutive se répétant deux fois. Prononcez le avec un bel accent et vous verrez la dimension étrange, démantibulée que prennent alors les sons !

Je viens du sud-est de la France où les gens ont un accent très prononcé, ils disent "le lé é fré" pour dire "le lait est frais". De même, j'ai fait un jour un oral de chimie à Paris et pour parler de l'ion Fer Fe2+ j'ai prononcé "F é 2 plusse" et l'examinatrice me disait "quoi ? Du Fluor ?" (elle entendait "F et"). Enfin, comme un dyslexique, je reste perplexe et perdu devant les "très" et les mots comme "intéressant" ; ne pouvant retrouver dans le labyrinthe de l'apprentissage de mon enfance les bonnes prononciations, j'en suis réduit à les apprendre par coeur.

Cette petite parenthèse pour expliquer que ces exercices visant à reproduire parfaitement la tonalité et l'accentuation de syllabes sont pour moi extraordinaires et exotiques.

J'ai fait connaissance avec des poétesses new yorkaises à coté de moi. En général, un américain ne vous dira pas bonjour si vous n'avez pas été présenté par un tiers de confiance (qui fut Nick Monfort). J'ai pu donc prendre quelques photos d'un cahier de prises de notes poétiques de ma voisine, assez flippant d'anaphores façon psychopathe :



UN TIENS VAUT MIEUX QUE DEUX TU L'AURAS

Et cela reprend de plus belle avec Harry Mathews, qui nous présente The New Tourism, tout en allitérations plaisantes, mais dont la beauté entière a forcément échappé à ma compréhension.

Ensuite Ian Monk, qui était toujours perplexe de ses doubles sens accentués, qui nous a présenté un texte chantant intitulé I smile sarcastically, do I ?




Et enfin Doug Nufer, l'homme de Never Again, qui non seulement a récité ses poèmes de tête pendant 12 minutes (et avec force mimes voire pantomimes enthousiastes !) mais qui en plus porte une chemise à manche courte canari SUR un survet violet.




Son ouvrage s'intitule We Were Werewolves, et une allitération tellement classe et si internet (WWW) méritait que je mette la main au porte monnaie déjà délesté du prix de Never Again.


Et voici un exemple d'un des poèmes de WWW, qui joue sur l'anaphore syllabique et le crescendo alphabétique :


J'ai essayé de prêcher le fait que Twitter était un artefact oulipien : contrainte, ludisme...avec cette excitation du radio-crochet. Comme d'habitude ce sont les érudits (Mathews, Nufer, et Nick qui twitte des palindromes, son péché mignon...) qui se sont montrés intéressés tandis que les français présents ont quelque peu méprisé ce média émergent face à la glorieuse et éternelle littérature sur papier.

Nick Monfort au sweet sorrow des adieux m'a confié cet étonnant marque-page :

Si vous tapez sur un Amiga la ligne de code unique sur la face A...



...vous obtenez le dessin de la face B :


Il y a peu de personnes sur internet qui allient aussi fermement la programmation informatique et la poésie pure que Nick Monfort.

Il a réalisé des oeuvres dont la conception est aussi sophistiquée que la réalisation, comme une interactive fiction où chaque pièce, à la Perec, proscrit une voyelle, et donc vous ne pouvez utiliser de verbes contenant cette voyelle.

Je vous invite à visiter son site : http://nickm.com/ sur lequel vous trouverez entre autres cet étonnant poème qui se reconfigure comme les vagues d'un océan suivant le curseur de votre souris :

http://www.saic.edu/webspaces/portal/degrees_resources/departments/writing/DNSP11_SeaandSparBetween/index.html

(Je vais certainement aller à Boston dans le cadre des IF, il y aura donc un match retour de ce post !)

3 commentaires:

  1. Extraordinaire!
    Et dire que le bal est juste à côté de mon bureau....si j'avais su...

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  2. c'est des fous ces mecs,

    et celui du WWW, c'est juste un bégayeur !

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  3. Cf http://robert.rapilly.free.fr/index.php/2015/12. RR est un "compagnon de route" des oulipiens, il anime le festival Pirouésie à Pirou (Manche) où l'on peut rencontrer la fine fleur des oulipiens parisiens et lillois (comme Ian Monk). Ne pas hésiter à farfouiller dans le blog de RR, entre autres voir tweet (Isonnetwooshsoowtennosi), voir gématron (calcul des valeurs de textes d'après la gématrie), bref : OuLiPo et maths, même combat, ça devrait plaire à Fibre Tigre (belle allitération !).
    Suggestion : puisque Doug Nufer l'a déjà fait, pourquoi ne pas essayer un livre où tous les mots seraient identiques ?

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Merci de lire mon blog