jeudi 28 mars 2013

Si vous voulez rester en vie, ne prononcez pas ces mots - de la Peste au Kibozing


Le langage est un outil merveilleux de l’homme qui a sa mythologie ; les chrétiens ne disent-ils pas “Au commencement était le Verbe“ ?

Il est curieux de noter que, de façon constante au fil des siècles, on a confondu la chose tangible et son idée abstraite, c’est à dire son nom, ou, pour reprendre les termes du roman de science-fiction Les joueurs du A - repris ensuite par ce nerd de Houellebecq - on a confondu la carte et le territoire.

De façon constante...jusqu’à l’arrivée d’internet, qui sans ôter le sacré du mot, a inversé notre attitude face à lui.

Le mot, objet de crainte

L’expression courante veut que “si l’on parle du diable, on en voit la queue” ou du moins on le voit apparaître.

Il y a bien sûr toute une dimension psychanalytique dans cette affirmation : si par exemple vous n’avez jamais volé et que vous ne savez pas ce qu’est un vol, vous n’aurez pas raison d’en commettre un.

La question du diable est cependant très liée à la religion, et au 3ème commandement : “tu n’auras qu’un seul dieu”. Ainsi les chrétiens très stricts sur l’observance de leurs rites ne mentionnent même pas le diable de peur de le voir supplanter leur propre dieu.

On dit aussi “quand on parle du loup, on en voit la queue”...mais en France au moins, on ose dire le mot “loup” (sauf quand il est vraiment terrible, comme la bête du Gevaudan).

Effectivement, dans les pays scandinaves, s’il existe des mots pour désigner le loup, celui-ci inspire une telle terreur qu’il était supposé que la seule mention de son nom plonge les gens dans le malheur. Ainsi on le désigne par le mot Varg, signifiant “tueur”.

Le familier Bear, ours en anglais, n’a pas toujours été le charmant teddy bear épargné un jour de chasse par le président des Etats Unis. Bien qu’il existât dans les temps anciens un mot précis dérivé de la racine latine ursa pour désigner l’ours, on parlait de lui comme “The Brown One”, c’est à dire “celui qui est marron”, contractée au fil du temps en Bear. Ainsi, certains de nos mots modernes sont le résultat de mécaniques conscientes d’oubli de mots anciens par peur du pouvoir de ceux-ci.

L’ours terrifiait l’Europe. On utilisait pratiquement partout des euphémismes pour le désigner, et le finnois a une cinquantaine de périphrases pour parler du mangeur de miel des forêts. Cette attitude n’est pas propre à l’Europe, mais à toute civilisation nantie d’un langage ; ainsi les Mayas désignaient le Jaguar sous le nom de “Patte écarlate”, bien qu’un nom existe dans leur langue pour le mot Jaguar.

La Peste, puisqu’il faut l’appeler par son nom...

Cette superstition d’un pouvoir magique lié à la parole est toujours vivace. Il est rare qu’un corse ou qu’un méridional vous fasse un compliment : par perversion culturelle, même une parole bienveillante peut se retourner contre celui qui en bénéficie. A titre d’anecdote, quand un médecin de famille doit annoncer une bonne nouvelle, cela dégènère en conflit impossible : “d’après vos examens, vous n’avez pas de cancer madame !” - “Mais pourquoi vous me parlez de cancer, vous me voulez du mal ?”.

Une autre tradition du sud veut que l’on rajoute “Dieu le bénisse” ou que l’on fasse “les cornes”, un signe rituel, lorsque l’on fait un compliment et ce afin de déjouer le mauvais sort, par exemple “Votre fils est très beau, Dieu le bénisse”.

Avec l’évolution, ces superstitions modernes ont pénétré l’imaginaire des loisirs et du cinéma : dites trois fois Bloody Mary ou Hastur et des créatures abominables viendront vous hanter, répondant à votre appel.

Et bien entendu, le spectre de Voldemort, celui que l’on ne doit pas nommer, sinistre antagoniste de la saga Harry Potter, plane sur l’imaginaire des années 2000.

Le kibozing, ou l’internet qui transforme le mythe en réalité

La culture par essence écrite de l’internet est moins de la littérature classique qu’une discussion parlée dont le média serait l’écrit. Ainsi, on parle chat plutôt que correspondance, post plutôt qu’essai.

Et si donc dans cette culture de la “parole digitale”, on invoque le diable, vient-il nous montrer sa queue ? Un peu, avec les moteurs de recherche (et certains spécialisés), mais ce n’est pas tout.

Avec internet, derrière le pseudo, il y a directement l’individu. Et, moteurs de recherche aidant, l’individu peut apparaître magiquement lorsqu’on l’invoque.

Allez, vous même vous avez, et pas qu’une fois, mis votre nom dans la barre de recherche Google. Certaines personnes le font régulièrement - un petit brin de paranoia nommé e-reputation.

Aux débuts de l’internet il y avait un réseau de partage d’information fondamental, aujourd’hui tombé en désuétude, appelé Usenet. James Parry, connu sous le nom de Kibo, un des utilisateurs de Usenet à l’humour bien tourné (et qui concluait tous ses posts d’une signature interminable), intervenait dans chaque post mentionnant son nom, comme le diable des légendes.

Une pratique étonnante qui a fondé le terme un peu oublié aujourd’hui de kibozing (c’est à dire intervenir compulsivement dès que son nom est mentionné) et lui a valu des articles et interviews dans aussi bien Wired que Playboy.

Un autre nom éloquent pour le kibozing : l’egosurf. Egosurfez-vous régulièrement ?



En 2010 Alec Brownstein détourne l’égosurf à son avantage en mettant sur Adwords une publicité réagissant aux noms des grands directeurs d’agence de com et liée à son CV

Kibo a fait beaucoup d’émules, en fait, à l’ère des réseaux sociaux, le kibozing n’est rien d’autre que de la gestion de sa propre image (personal branding).

Il est amusant de constater qu’aujourd’hui, lorsqu’on veut parler discrètement de quelqu’un, on utilise des techniques que les anciens scandinaves craignant leurs vargs n’auraient pas renié : par périphrases, ou en ajoutant des espaces dans le pseudo pour éviter que celui-ci soit indexé par Google.

Cependant, le kibozing va aujourd’hui plus loin que cela : les services internet se structurent techniquement pour que vous soyez averti de la mention de votre nom.

C’est le cas sur twitter où l’un des services fondamentaux - et l’une des grandes valeurs ajoutées, est précisément le filtre qui permet de déterminer les tweets dans lesquels votre pseudo est mentionné.


Ainsi, contrairement au diable des légendes, internet a renversé totalement la situation : on invoque le nom de certaines personnes et il est attendu, normal qu’elles y répondent. La mention d’un nom est un quantificateur de notoriété, notoriété qui aujourd’hui est un réel capital, qui bien géré draine des flux économiques. Nier cet appel revient dans une logique primaire à dilapider son capital.

On évoque ainsi, massivement, des évènements auprès d’idoles modernes connectées et pourtant pas plus tangibles pour le commun des mortels que le diable, et ces requêtes structurées, plus fortes que toutes les prières des religions classiques, se transforment en réalité.

Autrefois, on reconnaissait le diable, ou le loup, du commun des mortels, parce qu’il était réputé se montrer, comme par un don d’ubiquité et de prescience magique, à la simple évocation de son nom.

A présent que via internet tous les mortels disposent de cette ubiquité et de cette omniscience, il est certain que lorsqu’on parlera désormais du diable, par nécessité de se distinguer des simples hommes, il sera le dernier à se montrer.

2 commentaires:

  1. C'est un article très distrayant et bien informatif aussi.

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  2. Ça me rappelle un peu "1984" de Georges Orwell, dans lequel le gouvernement invente le novlangue, dans lequel certains mots n'existent pas ou encore d'autres sont inventés.

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Merci de lire mon blog