lundi 16 mars 2015

Pourquoi apprendre le latin ou le grec est aussi important que les maths au collège et au lycée

Bonjour,

Le ministère de l'éducation nationale souhaite modifier le statut de l'enseignement du latin et du grec et transformer, modulo quelques formules administratives, l'option linguistique en option optionnelle.

C'est somme toute logique : il y a quinze ans, dans un lycée régional accueillant 2000 personnes, nous étions 5 à faire du grec, et 3 latin-grec. Une observation rapide de l'évolution sociale montre que les langues mortes ont peu marqué l'actualité récente - monopoliser un professeur pour 4-5 élèves est une absurdité économique dans une société qui se veut rationnellement économique.

A ce titre, les atermoiements numériques des nostalgiques de leurs heures de latin sont bien peu de choses face à la logique financière et cet article n'a pas pour but d'interpeller nos élus sur la nécessité du latin-grec.

En revanche, j'aimerais vous interpeller vous, futurs parents et peut-être élèves de cinquième, sur l'intérêt important de vous tourner (ou de faire tourner vos enfants) vers l'étude du latin comme du grec, au même titre et avec la même importance que les mathématiques ou le code informatique.

Je ne vais pas gaspiller votre temps précieux dévoué à l'économie en parlant de la poésie ou de la culture, ou même de l'exercice de la rigueur intellectuelle, je n'ai pas vraiment la nostalgie de la France du 19e, je vais donc être comme nos élus abjectement pragmatique et vous dire les résultats concrets que vous pouvez en attendre au 21e siècle.

Le grec et le latin vous permettent de comprendre tous les mots en français, notamment ceux utilisés en science et de façon essentielle en médecine (les jargons techniques comme ceux du bâtiment sont plus délicats) mais aussi dans le domaine administratif, législatif et notarial.

Une céphalée, une exophtalmie, une obligation in solidum, la différence entre ontologie et oncologie, la nuance d'intuitu personae, tous ces termes sont limpides avant même que l'on vous donne pour la première fois leur explication.

Un mot complexe comme hydrogenolyse semble comme tomber en morceaux et apparaître avec la plus grande évidence, il n'est pas un mot désignant un phénomène chimique mais son explication, à tel point que pour l’helléniste, lui apporter une définition revient à écrire une tautologie.

En connaissant les briques de langage que constitue le lexique latin-grec, c'est autant de mots de notre culture moderne dont on a pas à apprendre la définition, et surtout c'est se reposer sur la logique et les outils de l'esprit pour comprendre un terme plutôt que la mémoire "bête" - en termes mathématiques, la connaissance des radicaux latins grecs vous permet d'accéder à tous les termes modernes issus de la multiplication de ceux-ci, plutôt que d'empiler dans votre tête, comme une addition, chaque nouveau mot appris par coeur.

La culture moderne utilise a l'envi le préfixe meta comme ultime définition de l'approche alternative à l'approche directe : et pourtant l'étude du grec nous apprend aussi le para, le dia, l'endo, l'epi, le syn, l'hypo, l'hyper (l'origine du très geek über)...autant de façons d'appréhender un problème, autant de façons de contourner un obstacle et de le prendre par le bon coté pour en venir à bout.

L'apprentissage de ces langues mortes ne va pas sans la compréhension de la pensée de l'époque.

Il y a une poignée de principes essentiels : meden agan, gnothi seauton, l'épicurisme et le stoicisme, aux fondements beaucoup plus profonds que la définition des magazines de société. Ces principes, vous les croiserez fatalement dans votre vie, dans vos angoisses ou dans des séminaires de formation qui seront des insultes à votre intelligence. Faites en vos outils personnels le plus tôt possible dans votre vie. Dans cette société compétitive qui veut optimiser l'éducation, creusez la différence.

Je sais que les gens détestent la transversalité, mais pour l’helléniste, elle est omniprésente, car la connaissance d'une langue morte n'est pas une discipline indépendante, mais une loupe pour regarder le monde. Le meden agan (le principe fondamental de la société grecque comme quoi tout doit être dans la juste mesure) propose quelque chose d’étonnamment similaire au principe thermodynamique d'équilibre de la Loi Le Chatelier par exemple (mais bien d'autres observations naturelles).

Un malaise de notre société est la perte d'énergie et de temps consacrés à réinventer ce qui existe déjà. Se passer des écrits grecs rapportant les mots de Socrate nous condamne à dépenser une énergie folle à les réinventer un jour - et tout le monde n'est pas Socrate.

Il y a 20 ans je déchiffrais mot à mot la question du chant du cygne dans Platon. Dans ce type d'écrit qui a passé les millénaires, chaque mot a son importance et au fil de mon existence ce texte m'est apparu comme un prisme qui décompose la lumière de la vérité : à chaque période de ma vie, une nouvelle signification, plus pertinente, plus profonde.

Bien sûr les élèves suivent une formation de philosophie en terminale, mais dans les écrits qui nous parviennent de l'antiquité, beaucoup d'éléments sont des principes ou des réflexions, dont l'adéquation ou le contraste avec notre société nous édifient ; et pour cause : ils nous viennent d'une époque où divinités et principes n'étaient pas choses indistinctes.

Dans le domaine très modeste de la fiction, je suis, comme tout le monde d'ailleurs et notamment ceux qui réussissent, un escroc intellectuel : je limite ma création au minimum. Je tire mes plus belles répliques de Seneque ou de Virgile sans les sourcer, je calque mes histoires sur des mythes de l'antiquité.

Mais c'est ce que disaient, désemparés, des scénaristes de séries américains venus faire une masterclass aux français : "nous regrettons d'avoir à vous réapprendre vos propres mythes qui constituent le fondement de notre succès".

Il n'y a pas un texte que j'ai étudié à l'époque qui ne trouve correspondance avec le monde que je perçois et qui éclaire mon quotidien. Je vois dans la stratégie de l'extrême droite le discours anti-carthaginois obsessionnel de Caton l'Ancien, qui a gagné sa bataille politique en répétant obsessivement la même chose. Je vois dans les blagues de Cicéron les saillies de nos avocats connectés sur Twitter, et l'omniprésence de l'hubris dans les malheurs que provoque la finance internationale, elle aussi obsessionnelle. Je vois dans le O Tempora O Mores l'espoir que si paradoxalement à l'époque on se croyait déjà en décadence, il est probable que ladite décadence n'ait jamais vraiment existé. Et puis surtout, suave mari magno...

Les mythes ne sont pas des élucubrations obsolètes devenues inutiles à l'heure numérique. L'Illiade a survecu 3000 ans et la croyance des gaulois, puis des francs (et des bretons, etc...) qu'ils étaient les enfants des troyens chassés de leur cité a donné naissance à la noblesse et aux enjeux de pouvoirs sacrés qui ont façonné notre culture. L'épopée des chevaliers de la table ronde commence par la chute de Troie.

Aussi bien dans l'histoire que par nos compétences intellectuelles, nous sommes les maillons d'une chaîne et nous avons autant le droit de tirer sur les maillons du passé que le devoir de construire les maillons du futur. Mais vous savez ce qui arrive aux droits qu'on oublie d'exercer...

Avec de la chance, notre pays ne subira plus de révolution culturelle violente comme on le voit actuellement au moyen orient. Vous êtes donc libre, contrairement aux malheureux habitants de cette région, de vous pencher sur la richesse de votre passé antique qui fait si peur à ces fondamentalistes parce qu'elle renforce votre capacité intellectuelle et vous dote de nouveaux outils de raisonnement.

Car cette réalité antique est, contrairement à des sciences éphémères et contestables (comme justement l'économie), une réalité : vous pouvez aller sur place, en Italie ou en Grèce, et lire de vos yeux ou de vos doigts les stèles millénaires. Vous pouvez porter le flambeau de leur sagesse.

On a beaucoup galvaudé le terme "barbare", qu'on voit parfois dans la bouche d'orateurs peu délicats. Les grecs qualifiaient de barbare celui qui ne parlait pas grec : les mots étrangers qu'il prononçait sonnaient pour eux comme "bar, bar".

Ainsi pour nous hellénistes et latinistes, sensibilisés et édifiés par nos études, ceux qui ne peuvent ou ne veulent comprendre l’intérêt de celles-ci qui ont fait de nous, intérieurement, des êtres épanouis, sont pour nous, au sens propre, des barbares.

2 commentaires:

  1. J'adhère tout à fait à ta thèse, sauf sur un point : opposer une "réalité antique" que représenterait l'apprentissage du latin et du grec ancien à "des sciences éphémères et contestables (comme justement l'économie)" est à mon avis un non-sens.

    D'une part parce que qualifier l'économie de "science éphémère et contestable" ne veut pas dire grand chose.

    Bien souvent dénigrer cette discipline est un raccourci erroné et les reproches s'adressent en fait aux excès de pragmatisme ou de cynisme attribués (à tort ou à raison, je ne suis pas philosophe) au fonctionnement de notre société capitaliste. Je soupçonne que c'est bien le cas ici. Aussi, par pitié, ne blâme pas l'économie pour ces excès, ce qui revient à blâmer la physique théorique pour Hiroshima et Nagasaki.

    D'autre part, et surtout --et il s'agit là d'une opinion personnelle-- parce qu'opposer deux disciplines comme tu le fais c'est entériner une confrontation qui n'a pas lieu d'être.

    Il n'y a pas d'opposition majeure entre l'apprentissage du latin, du grec ancien et de la macro- et micro-économie, pas de nécessité de choisir, pas de relation d'exclusion mutuelle. Et certainement pas de relation hiérarchique absolue, ni dans un sens, ni dans l'autre. À la limite, tout ce qu'on peut comparer (et tout ce qu'on compare d'ailleurs) c'est la popularité respective de ces disciplines, qui est naturellement une valeur fluctuante. À chacun de voir si se baser sur ce concours de popularité pour décider d'abandonner l'enseignement de telle ou telle matière est un choix logique ou non.

    Cela étant dit abandonner l'enseignement du latin ou du grec est selon moi une ineptie. Parce que c'est fait en s'imaginant que les moyens économisés de cette manière seront réinvestis dans le reste de l'éducation et conduiront à un progrès. Or je suis prêt à parier qu'au mieux il n'en sera rien, au pire que c'est l'ensemble de l'éducation qui en pâtira. J'espère être démenti.

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  2. Bonjour Fibre,

    je n'ai pas étudié le latin ni le grec mais j'ai toujours aimé les langues, l'étymologie, etc. (tiens la sérendipidé m'a ammené là dessus l'autre jour d'ailleurs :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Indo-europ%C3%A9en_commun#/media/File:IndoEuropeanTree.svg )

    Parmi les écrivains qui remettent à la mode le stoïcisme je pense que tu apprécierais Nicholas Nassim Taleb et son Cygne Noir par exemple.

    Après ma lecture de ton billet j'ai surtout une question : où est-ce que tu ressens que les gens détestent la transversalité ?

    Merci pour cet article

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